Accueil > Société > Les introuvables. > Légendes des villages de Thiérache > Le fermier de Malemperche

Le fermier de Malemperche

mercredi 30 août 2006, par Vintz

Sur la route de Fontenelle au Nouvion s’étale le hameau de Malemperche. Une petite ferme en chaux et terre battue y était construite, elle appartenait à un gros propriétaire du Nouvion.

Le toit était de chaume, à l’intérieur il n’y avait guère qu’une lourde table en bois massif, trois escabeaux, une vieille armoire et quelques bibelots... Dans, l’é-table des vaches et brebis en petit nombre.

La pauvreté de la ferme n’altérait nullement la gentillesse, la simplicité de ses habitants, ni la malice du fermier. Les enfants étaient nombreux. Le propriétaire était quant à lui fort grigou et peu dépensier. Il exigeait de son locataire la moitié de toutes ses récoltes, et malheur à lui si à la saint Sylvestre il ne fournissait pas les redevances coutumières !.. .il arrivait à la fermette à grand renfort de menaces et jurons pour réclamer la stricte observation de la redevance.

Or, cette année là, la récolte avait été franchement mauvaise. On avait si peu engrangé que s’il fallait les parts en deux des navets, des carottes et des fèves, les habitants de. Malemperche n’avaient plus qu’à mourir de faim.

A la saint Sylvestre donc, ils avaient déjà entamé la part du propriétaire, et les sacs à lui destiner se vidaient à vue d’oeil. Le jour de l’échéance. arriva...

Le fermier réfléchit comment accueillir ce vieil avare réclamant sa part Inspiré par son bon ange - ou peut-être par le diable ? - il organisa la réception.

- Toi, dit-il à son cadet, tu es le guetteur, monte dans le plus haut pommier, et quand tu verras le châtelain arriver, tu descendras bien vite de ton perchoir et tu viendras nous prévenir.

- Et toi,dit-il à sa femme, remplis la vieille marmite qui sert aux lessives d’un peu d’eau, d’un peu de lait et d’un peu de beurre.

La fermière ouvrit de grands yeux, elle avait confiance en son mari, lui prépara le mélange demandé et attendit les événements en récitant son chapelet

Les événements ’se manifestèrent bientôt sous la forme du châtelain du Nouvion se précipitant vers la ferme, tout grondant de colère et invectivant ce paresseux et voleur de fermier !...

... . Dès qu’il l’aperçut arrivant par le chemin de traverse et faisant de grandes enjambées, le cadet descendit de son arbre et courut avertir ses parents.

Le père empoigna le chaudron d’eau blanchie et le transporta dans la-cour, puis prenant le fouet qui était suspendu près de la porte, il commença à frapper le chaudron de toutes ses forces. La corde sifflait dans l’air , avant de se rabattre sur sa vieille ferraille.

Arrive le châtelain, criant, gesticulant, invectivant :

- Eh bien ! Ne sais-tu pas que c’est aujourd’hui la saint Sylvestre ? Et mes navets, et mes carottes, et mes fèves, et ma part de pommes ? Où donc sont les sacs et pourquoi ne les as-tu pas transportés chez moi ce matin ? homme de rien, paresseux !

Le fermier restait sourd à toutes ces remontrances et continuait ,sans se troubler, à battre sa marmite avec une vigueur accrue.

- Ah ça, tu deviens complètement fou ? s’écria son propriétaire au comble de la fureur. Voudrais-tu me dire quel est ce manège et ce que tu fais là ?

- Ehîmon maître, vous le voyez bien, répliqua le cultivateur sans interrompre l’exercice auquel il se livrait - je suis en train de faire du beurre.

- En cinglant de coups de lanière cette vieille lessiveuse ? Est-ce que tu te moques de moi ?

.- Pas du tout, répliqua l’autre.Voyez plutôt...Et soulevant le couvercle., il montra l’eau mélangée, au petit lait,et quelques morceaux de beurre y flottaient .

- Vous voyez, ça prend, dit-il.

- Ca ! fit le bourgeois stupéfait.Voilà un phénomène extraordinaire !

- Alors, il suffit de frapper le chaudron pour que le lait devienne du beurre , mais, ma foi on obtient le même résultat avec une baratte ?

- Pas exactement, reprit le fermier, car cette marmite miraculeuse transforme l’eau en beurre.

- Coment,reprit l’autre, ce n’est pas du lait que tu y verses pour obtenir le beurre ?

- Du lait ? où irais je en chercher à cette saison avec trois vaches maigres et sèches, or, il faut bien que je livre ma clientèle et que mes pauvres enfants aient un peu de beurre sur leur pain - grâce à cette marmite ma maison ne crie pas famine : trois bons seaux d’eau et de bons coups de fouet sur la panse et voilà cinq kilos de beurre frais.

- En vérité, dit le propriétaire, il faut que cette marmite soit enchantée Ecoute, fais-moi plaisir, laisse-moi l’emmener. Je voudrais la montrer à ma

femme.

- Oh ! Vous laisser la marmite de feue notre grand’mère, notre chère marmite qui nous fait vivre . Nenni, n’y comptez pas !

- Mais, tu oublies que tu me dois de nombreux sacs de vivres, et mes pommes et mes carottes ?

- Vos sacs ? mais ils sont prêts. Ils vous attendent.Allons, Pierre, Michel Jacques, accourez, apportez les sacs de monsieur le propriétaire.

- Non, non, inutile se récria celui-ci.Je te les laisse.Je t’affranchis de toute redevance durant une année entière.Une année tu entends,mais donne moi ta marmite enchantée.

Le laboureur se gratta la tête.

- Une année de redevances,c’est un cadeau mais ce n’est pas suffisant. Songez donc, une marmite qui est dans la famille depuis quatre siècles pour le moins...

- Ce n’est pas assez ? Et bien, aux sacs que je t’abandonne je joins un cochon gras, le plus beau de ma porcherie, qu’en dis-tu ?

- Ah ! c’est bien pour vous obliger, car cette marmite, je la regretterai durant tout le reste de mon existence. Enfin ! J’y consens. Envoyez un de vos valets la chercher, à condition qu’il m’apporte en échange le cochon gras prêt à saigner.

Ainsi fut fait. Le soir même le cochon débarquait à Malemperche et la marmite prenait le chemin du Nouvion.

- Que feras-tu, dit la fermière à son mari, quand il s’apercevra que tu t’es moqué de lui ?’

- Femme, à chaque jour sa peine.

Pour l’instant nous sommes sans dette, nous avons un gros cochon dans 1’étable. Demain dès l’aube il sera saigné et nous mangerons à notre faim » Voici longtemps que pareille chance ne nous est arrivée. Demain le soleil luira.

Le soleil n’avait pas encore salué l’horizon que le fermier et ses enfants saignaient le cochon à Malemperche et qu’au Nouvion le propriétaire flagellait sa marmite remplie d’eau.

Hélas à force de danser, de fouetter, le bourgeois eut une crise cardiaque de laquelle il ne se remit jamais.

Et à Malemperche on se gausse encore de lui aujourd’hui

" Dans la maison où qu’on bat l’bure à coup d’flaieu " .

Partager


Envoyer un message